Nicolas Chauvin : Légende du Soldat-Laboureur et Origine du Chauvinisme

Le terme "chauvinisme" est une expression courante, souvent utilisée pour décrire un patriotisme excessif et parfois agressif. Mais d'où vient ce mot et quelle est son histoire ?

Le mot "chauvin" a pour origine le nom de famille de Nicolas Chauvin, soldat de la Révolution française puis de la Grande Armée de Napoléon Ier. L'adjectif "chauvin" est utilisé, le plus souvent avec un sens péjoratif pour qualifier des personnes faisant preuve d'un patriotisme étroit, belliqueux, voire fanatique ou xénophobe.

Le chauvinisme est une forme excessive et agressive du patriotisme ou du nationalisme qui dénigre systématiquement tout ce qui est étranger. Mais qui était réellement Nicolas Chauvin et quelle est la part de vérité dans cette légende ?

Charge des cuirassiers à Waterloo.

La Légende de Nicolas Chauvin

Un mythe tenace, transmis par des chansons, des vaudevilles et des gravures, prétend qu’après avoir combattu en héros dans les armées révolutionnaires et napoléoniennes, Nicolas Chauvin serait revenu, couvert de blessures et de médailles, finir sa vie dans sa Charente natale.

Engagé à 18 ans dans le 59e régiment d'infanterie de ligne, Nicolas Chauvin aurait pris part à de nombreuses batailles et aurait souffert : trois doigts amputés, une épaule fracturée et un front horriblement mutilé… C'est peu dire que la vie n'a pas épargné le brave soldat.

Malgré sa gueule cassée, son exaltation et son admiration pour l'empereur le rendent célèbre dans toute l'armée. Plus royaliste que le roi, plus bonapartiste que Napoléon, Nicolas Chauvin, soldat du 59e régiment, agaçait ses frères d'armes par son zèle démesuré et son dévouement inaltérable.

À 18 ans, Nicolas Chauvin rejoint les rangs de l'armée comme simple soldat. L'argent ou la gloire ne le concernent guère ; son cœur bat au rythme de la France, et l'on imagine sans peine un portrait de Napoléon sous son oreiller, qu'il embrasse pieusement chaque soir sous la tente.

Dix-sept blessures jalonnent son corps, toutes reçues par-devant - preuve irréfutable de sa bravoure. Il était souvent moqué pour sa naïveté par ses camarades, et ses mains rocailleuses, fatiguées par le travail de la terre, et son phrasé saccadé dressent le portrait typique de ceux que l'on appelle au XIXe siècle les « soldats laboureurs » : ceux qui se battent pour la patrie et la nourrissent. Chauvin fait partie des nombreux membres de l'infanterie de la Grande Armée issus du monde agricole.

Retour d'un soldat laboureur.

De retour chez lui, à Rochefort, après avoir été démobilisé pour cause d'infirmité, couvert de décorations, Chauvin devient portier concierge à la préfecture. Sa vie est tout entière consacrée à l'État. Il se fait même garde du corps personnel de Napoléon lorsque celui-ci effectue une courte escale dans la ville charentaise, sur la route de son exil sur l'île de Sainte-Hélène.

On raconte qu'il aurait passé toute une nuit devant la chambre impériale, refusant d'abandonner son poste, tel un Cerbère fidèle. Il se serait, dit-on, constitué garde du corps de l'empereur, lors de son séjour à Rochefort en juillet 1815. L'histoire raconte que le passage de son idole le mit dans un état d'exaltation extrême. Il n'aurait pas voulu quitter la chambre où coucha Napoléon. Et aurait emporté chez lui un vieux pavillon tricolore pour en faire une paire de draps en souhaitant qu'il lui serve de linceul.

Patriote jusqu'au bout des ongles, on vous dit. Mais Nicolas Chauvin n'est visiblement pas rancunier. Lorsque la soupe était servie au régiment, le soldat Chauvin se plaignait, désirant retourner au travail « de préférence le plus tôt possible ».

Il fut ainsi le modèle du soldat impeccable, peut-être un peu trop appliqué pour ses camarades, qui le trouvaient volontiers fayot. Ses excès de patriotisme et ses manières de paysan font tant sourire que, dans les années qui suivent sa retraite militaire, des pièces de théâtre - comme Les Moissonneurs de la Beauce ou La Cocarde tricolore des frères Cogniard - mentionnent et ridiculisent à leur tour ce petit soldat.

Mais peu lui importe : il a bravé les baïonnettes des ennemis, ce ne sont pas les ricanements des dramaturges qui vont l'arrêter.

Une Figure Mythique

Sauf que, voilà, l'homme parfait n'existe pas. Nicolas Chauvin n'est rien d'autre qu'un soldat français imaginaire, qui a donné naissance à l'expression chauvinisme. Si l'écrivain Jacques Arago introduisit pour la première fois le personnage de « Nicolas Chauvin, né à Rochefort, soldat à 18 ans… » dans son dictionnaire de la conversation et de la lecture, on ne trouverait dans les archives aucune trace tangible de son existence.

L'historien Gérard de Puymège, intéressé par l'histoire des passions politiques et des mentalités nationales, a eu l'idée, pour sa thèse, de se lancer à la recherche de ce Nicolas Chauvin. Au terme de son enquête, la conclusion est formelle : Nicolas Chauvin n'a pas existé.

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C'est une légende qui s'est cristallisée sous la Restauration et la Monarchie de Juillet, sous la plume des chansonniers, vaudevillistes et historiens. Peut-être ce surnom de Nicolas Chauvin fut-il attribué à un certain Jean Pety, né en Dordogne et mort à Rochefort en 1861.

Napoléon à Rochefort.

Mais trop tard, la légende était née. Cette histoire est restée vraisemblable jusqu’en 1993. Cette année-là, en effet, un doctorant choisit de faire sa thèse sur Nicolas Chauvin et découvrit que le personnage n’avait jamais existé. Il s’agit en fait d’une légende, née sous la Restauration au début du XIXe siècle.

Cette figure imaginaire du patriotisme a néanmoins été largement décriée. Le dévouement de Nicolas Chauvin fut très vite tourné en dérision au théâtre et dans la littérature. Alphonse Daudet lui consacra même une nouvelle dans son recueil des Contes du lundi : la Mort de Chauvin.

Le terme "chauvinisme" utilisé pour désigner le patriotisme excessif de Chauvin commença à circuler sous la monarchie de Juillet grâce à des pièces de théâtre comme "Les aides de camp" de Bayard et Dumanoire, avant de se fixer dans des ouvrages et dictionnaires.

Le Mythe du Soldat-Laboureur

Dans la France du XIXe siècle, la légende de Chauvin renouvelle aussi un mythe antique. Les Anciens racontent en effet que Cincinnatus, général romain du Ve siècle av. J.-C., prit victorieusement la tête des armées pour retourner ensuite jouir de la mediocritas aurea du paysan.

La double fonction du mâle français est justifiée par l’identité, chère à Virgile, du soc et de l’épée. La mythologie « chauvine » peut varier : tantôt il ouvre le sillon où repose un compatriote tombé pour la patrie, tantôt il lui revient de mettre en valeur la terre qu’a fécondée le sang de l’ennemi par lui versé.

De manière générale, le soldat-laboureur, fleuron et défenseur de la francité, doit sauver la nation par sa vigueur acquise dans les travaux de la guerre et des champs. Les républicains qui s'emparèrent du pouvoir à partir des années 1870 étaient issus pour la plupart d'une bourgeoisie urbaine qui méprisait ceux qu'ils appelaient les "ruraux" (alors, synonyme de réactionnaire).

Mais comme ceux-ci formaient encore la majorité des électeurs, et que le prolétariat industriel commençait à ruer dans les brancards, le pouvoir républicain finit lui aussi par promouvoir la figure du laboureur-patriote. La masse paysanne, instantanément transformée pour l'occasion en une armée de petits propriétaires indépendants, fut dès lors présentée comme l'ultime rempart face au péril révolutionnaire.

Le soldat-laboureur.

L'Association du Garde Chauvin

Le mythe serait certainement tombé dans l'oubli sans un groupe de Rochefortais passionnés d'histoire napoléonienne et de reconstitutions. Créée à Rochefort il y a plus de vingt ans, l'association du Garde-Chauvin fait revivre l'esprit napoléonien.

Depuis plus de vingt ans, l'association du Garde Chauvin, créée à l'origine au sein du comité d'entreprise des anciennes fonderies CFFC, croise le fer dans toute l'Europe pour faire revivre des pages de l'Empire et plus particulièrement la vie quotidienne du 8e bataillon d'ouvriers militaires de la marine.

Costumes taillés sur mesure, bivouacs grandeur nature, popote au feu de bois, nom et grade attribués à chacun… les figurants de l'association rochefortaise (au total une bonne centaine) ne badinent pas avec les détails de l'Histoire.

Réclamés aussi bien en Allemagne, Espagne ou au Portugal, ils sont devenus de vrais experts de la reconstitution. « Nous les Français, on passe sous silence une partie de notre histoire. En Espagne, ils célèbrent même des batailles qu'ils ont perdues. Ils adorent avoir des Français de France », raconte Daniel Dieu, président de l'association, dit aussi Auguste Masquelez, ingénieur de la marine. La crème des figurants seraient ainsi des Rochefortais.

Conclusion

Même si le théâtre populaire présentait souvent Chauvin comme un individu comique ou naïf, ce personnage de vaudeville incarnait un stéréotype que les élites de l'époque appréciaient pour des raisons politiques. C'est à ce moment-là que l'extrême droite nationaliste s'empara du stéréotype incarné par Chauvin.

A vrai dire, le fait que ce personnage ait existé ou non n'est pas vraiment très important d'un point de vue historique. Ce qui compte, c'est de mieux comprendre comment des représentations collectives construites dans les siècles passés peuvent encore imprimer leur marque sur notre présent.

Le terme « chauvinisme », quant à lui, apparaît plus tard dans le langage, sans que l’on puisse précisément déterminer quand. Si le chauvinisme désigne le patriotisme, c'est en raison d'une vieille légende qui veut que le soldat Nicolas Chauvin ait donné sa vie pour les armées françaises.

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