Tandis que dès le 26 juillet, le monde entier aura les yeux braqués sur Paris à l’occasion des Jeux Olympiques 2024, c’est sur Montmartre que les regards se tourneront le samedi 3 et le dimanche 4 août pour le passage de la course cycliste en ligne ; un événement qui promet d’être spectaculaire, mettant à l’épreuve les meilleurs cyclistes du monde sur un parcours difficile et technique. En effet, tous les spécialistes s’accordent pour dire que c’est dans la boucle montmartroise que se jouera le podium.
Une arrivée inspirée du succès tonitruant des Jeux Olympiques, qui empruntera la rue Lepic à trois reprises pour la première fois de son histoire. Traditionnellement réservée aux sprinteurs, cette dernière étape risque de bouleverser la course à tous points de vue.
L’ambiance survoltée de la course de cyclisme dans les rues de Montmartre
La Rue Lepic : Un Haut Lieu du Cyclisme
Chaussée emblématique de Montmartre et de son esprit bohème au début du siècle dernier, la rue Lepic va devenir un haut lieu du cyclisme puisque c'est sur ses mauvais pavés que s'aventureront les deux courses olympiques sur route (les hommes samedi, les femmes dimanche). La montée, qui débute à quelques encablures du Moulin Rouge et qui s'achève tout en haut sur la célèbre place du Tertre, n'est ni très longue (1 km), ni très pentue (6,5 %). Les meilleurs puncheurs l'avaleront en moins de deux minutes et n'auront pas le loisir de prendre la mesure de la richesse historique de ces pentes, où vivaient au tournant du XIXe et du XXe siècles « des chansonniers, des peintres, des prostituées, et tout ce beau monde se retrouvait et festoyait ensemble dans les bars et les cabarets qui pullulaient sur la Butte », liste François Vulliet, guide touristique parisien et puits de science sur le quartier.
La légende veut que la rue Lepic soit née d'une visite de Napoléon sur la colline en 1809. Un orage avait rendu le chemin d'accès escarpé si boueux que Bonaparte, ne pouvant l'emprunter avec son cheval, fit aménager une voie secondaire avec une pente plus douce : le chemin neuf, devenu rue de l'Empereur, fut rebaptisé rue Lepic un demi-siècle plus tard.

La rue Lepic à Montmartre. Source: Wikipédia
Montmartre : Un Village d'Artistes
Montmartre n'était alors qu'un village, un bout de campagne occupé par des maraîchers, des meuniers et des vignerons, où trouvèrent refuge les classes populaires virées du centre par les grands travaux haussmanniens lancés en 1860. Rattachée au même moment à Paris, la Butte devient alors le repaire des artistes et des marginaux bigarrés.
À la fin du XIXe, Vincent Van Gogh vit ainsi au n°54 de la rue Lepic, chez son frère Théo. Pendant deux années de création frénétiques, Montmartre est sa grande source d'inspiration. Le jour, il y déambule en blouse d'ouvrier avec sa toile sur le dos ; la nuit, il écluse les cabarets et prend goût à l'absinthe. « Paris est une serre chaude d'idées, écrit-il après avoir quitté la capitale en 1886. On y laisse un grand morceau de la vie. » Il mourra deux ans plus tard.
« Montmartre à cette époque, c'est aussi Renoir qui habite en haut de la Butte, Toulouse-Lautrec qui chronique la vie nocturne et Degas qui change d'atelier en permanence, complète Vulliet. Ce sont parfois Monet et Manet, mais eux descendaient plutôt à Pigalle pour boire un coup. Ce sont surtout Picasso et Modigliani qui travaillaient au Bateau-Lavoir à la Belle Époque. Ce sont Utrillo, Valadon et Utter. C'est l'École de Paris, tous ces gens qui n'ont pas fait les Beaux-Arts et qui avaient trouvé sur la Butte un foyer artistique à leur image, libre et à la marge. »
Des Compétitions Sportives Étonnantes
Il a beaucoup été dit que la rue Lepic n'avait jamais vu passer la moindre course par le passé. C'est faux : plusieurs compétitions s'y sont déroulées, mais toujours dans un esprit montmartrois, singulier et joyeux, où le but est d'abord d'être original et de lever le coude.
- En 1922, Pierre Labric, journaliste au Petit Parisien et maire loufoque de la Commune libre de Montmartre, crée une course de voitures... au ralenti.
- La pente a aussi été le juge de paix de la course des porteurs de journaux.
- On trouve même trace en 1926 d'une « course de la plume et du pinceau », réservée aux peintres, aux poètes et chansonniers.

Le Moulin de la Galette, un lieu emblématique de Montmartre. Source: L'Express
Le Montmartre Vélo Club (MVC)
Un siècle plus tard, un groupe de cyclistes du XVIIIe arrondissement a prolongé cet héritage en créant en avril dernier le critérium de Montmartre, une vraie course de côte dans la rue Lepic, mais « dans l'esprit de ce qu'était la commune d'antan, c'est-à-dire une bande de joyeux lurons, décrit Nicolas Castro, réalisateur de films et président du Montmartre Vélo Club (MVC). On voulait s'inscrire dans l'histoire du quartier ».
« Notre club se structure un peu plus chaque année mais le critérium, on a vraiment organisé ça pour se marrer, c'était un peu la commedia dell'arte », ajoute Édouard Blanquart, secrétaire du MVC et actuel détenteur du 2e meilleur temps de la montée de Lepic (2'08), « une rue toute fière de son beau regard clair », qui « monte, monte toujours », chantait Yves Montand dans les années 1950.
Cette bande de cyclos survoltés s'était réappropriée les pentes cahoteuses de la Butte début 2020, pendant le confinement : contraints de limiter leurs sorties à un kilomètre autour de leur domicile, ils avaient englouti ses rampes des centaines de fois jusqu'à former un petit groupe, puis un club, et sont donc des interlocuteurs privilégiés pour disséquer Lepic, si peu adaptée aux vélos de route mais dont ils rêvent de rattacher les pavés à la mythologie du cyclisme, comme un secteur de Paris-Roubaix ou un mont flandrien.
« C'est une montée magnifique mais le pavé est super mauvais, surtout dans la deuxième partie, souligne Blanquart. Les 400 derniers mètres, ça tape énormément : les pros, quand ils vont appuyer un peu sur les pédales, leur roue arrière va chasser. Pendant le critérium de la Butte, on a dû dégonfler un peu nos pneus pour mieux passer. Montmartre à vélo, c'est un chantier... »
Avec le MVC, Castro espère prolonger « l'esprit décalé et rigolard » qui existait à la Belle Époque. Qu'en reste-t-il aujourd'hui, à l'ère du tourisme de masse ?
Aujourd'hui, la Butte est devenue le repère des stars de la télé ou de la chanson, rassemblées sur l'avenue Junot, dont les hôtels particuliers art déco ont depuis longtemps sonné le glas du maquis.
Jeux Olympiques 2024 et Tour de France : Montmartre à l'Honneur
La particularité d’une course en ligne est de se dérouler sur une journée, le gagnant étant tout simplement celui qui passe en premier la ligne d’arrivée. Les coureurs s’élanceront ainsi du Trocadéro les 3 et 4 août prochains pour parcourir 273 kilomètres pour les hommes et 158 kilomètres pour les femmes.
Le circuit final de 18,4 km sera le même pour les hommes et pour les femmes, qui devront passer trois fois au sommet de la Butte avant de redescendre vers la Seine puis le Trocadéro. Si la boucle n’a rien d’exceptionnel en soi, c’est la succession de bosses et de côtes sur la distance qui rend le parcours exigeant.
Sur les 90 coureurs qui prendront le départ, seuls 20 à 30 d’entre eux auront encore une chance d’être sur le podium en arrivant à Paris. Mais plus la fatigue s’accumulera, plus les écarts se creuseront, et lors du troisième passage dans la rue Lepic, il ne restera probablement que 2 à 5 coureurs en lice pour la victoire.
C’est donc bien dans notre quartier que les choses risquent de se compliquer pour certains, en raison d’un parcours très technique sur des routes sinueuses, étroites et pavées. Une simple crevaison ferait par exemple immédiatement s’envoler toute chance de médaille, même pour les favoris.
Côté favoris, les Belges seront sûrement très à l’aise, grâce à une tradition bien ancrée de courses sur pavés comme le Tour des Flandres ou le Circuit des Ardennes.

La dernière étape du Tour de France à Montmartre. Source: Le Parisien
Un an après la folie des JO, des dizaines de milliers de supporters et de touristes ont acclamé, avec la même ferveur que l'été dernier, les coureurs lors du passage historique du Tour de France sur la butte emblématique de Paris dimanche. Partis à 16h25 des Yvelines, les 160 coureurs ont grimpé à trois reprises la butte, pour la première fois de l'histoire du Tour de France. Avant de finir sur les Champs-Élysées, terminus de la Grande Boucle depuis cinquante ans.
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