La santé mentale des hommes : briser les tabous avec Vincent Lapierre

En France, le taux de suicide chez les hommes est alarmant : 20,8 pour 100 000, selon l'Observatoire national du suicide (ONS). En comparaison, ce taux s'élève à 6,4 chez les femmes. Si la souffrance psychique des femmes est plus élevée selon des études, les hommes aussi souffrent de problèmes de santé mentale.

Or, cette détresse masculine est sous-diagnostiquée et sous-évaluée. Au cœur de cette problématique : la virilité. Ce mélange de fierté et de compétition va à l'encontre de l'expression de sa vulnérabilité, de ses angoisses.

Décryptage de la prise en charge de la santé mentale des hommes et comment changer la donne avec Vincent Lapierre, psychologue, directeur du Centre de prévention du suicide à Paris et ambassadeur de la fondation Movember.

Les freins psychologiques à la demande d'aide

Selon Vincent Lapierre, c'est un des rares domaines où la construction sociale genrée désavantage le masculin. L'appel à l'aide est généralement plus ardu pour les hommes. J'évoque souvent l'exemple du couple mixte en voiture : les femmes demandent leur chemin avec bien plus d'aisance.

Cette réticence s'intensifie face aux enjeux de santé, particulièrement mentale. Les hommes s'acharnent à résoudre leurs difficultés en solitaire. Confrontés à la détresse psychique, ils élaborent des mécanismes compensatoires souvent nocifs.

Comment parler de santé mentale avec les jeunes ?

Le recours aux substances, l'alcool en tête, est fréquent. Ce schéma domine dans l'univers masculin, bien que présent chez les deux sexes.

Cette attitude entrave significativement le soin. Les hommes tardent à admettre leur vulnérabilité. Certains ne se l'avouent jamais. Ou alors, leur lucidité survient quand ils envisagent déjà des solutions extrêmes. Parfois fatales.

Au CPS Paris, spécialisé dans la problématique suicidaire, notre ratio est éloquent. 70 % de femmes contre seulement 30 % d'hommes consultent.

Construction sociale et identité masculine

Absolument. Ni les gènes ni l'épigénétique n'expliquent ce phénomène. Cette réserve s'enracine profondément dans l'identité masculine. Face à l'adversité, l'homme recherche instantanément une issue par lui-même. Les femmes aussi, mais elles intègrent naturellement autrui dans leur démarche.

Dans le domaine de la santé mentale, nous touchons à l'intime. C'est un territoire où les hommes évoluent différemment. Un homme avec un problème urologique consultera bien plus tardivement, une femme confrontée à un souci gynécologique hésitera moins.

Nos collègues québécois proposent une lecture peu consensuelle en France. Dans leur conception du masculin, l'intime se confond avec le sexuel. Un homme se confiera sur sa vie affective principalement à sa partenaire sexuelle. Rarement à d'autres, et encore moins à un inconnu.

La « pression sociale positive par les pairs » comme levier d'action

Cette stratégie émerge d'un constat simple : les campagnes de prévention sanitaire échouent auprès des hommes. Leur résistance s'explique par leur vision particulière de la santé. Elle requiert souvent un proche partageant cette préoccupation.

Un exemple révélateur : les femmes célibataires restent bien soignées, pas moins que celles en couple. Les hommes célibataires, eux, sont nettement moins suivis que leurs homologues en couple.

La pression sociale positive repose sur l'influence de figures identificatoires : quelqu'un qui vous ressemble, attentif à sa santé, qui consulte un médecin ou un psychologue quand nécessaire. Par son exemple, il légitime ces comportements.

Cette figure peut être un partenaire sportif. Un collègue apprécié. Un ami de longue date. Son témoignage authentique surpasse toute campagne institutionnelle. « J'ai traversé une période difficile après ma séparation. J'ai consulté un psy. Aujourd'hui, ça va mieux. »

Différences générationnelles et santé mentale

Indéniablement. Depuis 2021, notre patientèle masculine rajeunit considérablement. Parmi les 30 % d'hommes reçus, deux groupes prédominent. Les plus de 70 ans et les moins de 30 ans. La tranche intermédiaire demeure quasi absente.

La présence des séniors s'explique facilement : nous avons un programme historique de prévention du suicide des aînés. Le phénomène nouveau concerne les jeunes hommes. Même ceux de moins de 25 ans. Nous y voyons l'émergence d'une génération différente. Pour eux, consulter un psychologue est socialement plus accepté. La santé mentale s'affirme comme préoccupation légitime.

Automédication et comportements d'évitement

L'alcool reste l'échappatoire privilégiée. Les anxiolytiques classiques demeurent davantage féminins chez les plus de 30 ans. Les jeunes générations s'orientent vers divers psychotropes. Mais après 30 ans, alcool et cannabis conservent leur primauté.

Fait crucial : l'alcool amplifie le risque suicidaire chez les personnes vulnérables. De nombreux patients admis aux urgences après une tentative de suicide avaient bu. Tous genres confondus. Cette substance agit comme déclencheur. Elle catalyse le passage à l'acte.

Différences socioculturelles et accès aux soins

Le dernier rapport de l'ONS est clair. Il souligne une disparité sociale manifeste, l'accès aux soins psychiques s'avère plus aisé pour les catégories professionnelles supérieures. Au CPS, nous offrons des consultations gratuites, financées par l'ARS. L'obstacle financier disparaît. Persiste néanmoins le frein culturel, lié à la familiarité avec le système de santé.

Approches thérapeutiques adaptées aux hommes

La psychothérapie traditionnelle rebute souvent les hommes. Précisément par son rapport à l'intime. Une démarche médicalisée rencontre généralement moins de résistance. Le psychiatre est mieux accepté.

L'invitation à « s'asseoir et raconter sa vie » suscite des réticences. En revanche, l'approche clinique trouve plus d'écho. « Vous souffrez de dépression, c'est une pathologie traitable. » Les solutions médicamenteuses sont mieux reçues.

Discours et vulnérabilité masculine

Notre vigilance s'accentue face à un consultant masculin. Cette démarche, socialement moins évidente, suggère une souffrance significative. En épidémiologie, être homme et exprimer des idées suicidaires constitue un risque majeur.

Une expérience éclairante au CPS : nous interrogions davantage les femmes sur les violences sexuelles subies. Nous avons changé d'approche. En posant systématiquement cette question aux hommes, nous avons découvert un fait inquiétant. Un sur quatre rapportait de telles violences. Cette proportion dépasse largement les statistiques générales. Beaucoup confiaient que c'était leur première évocation du sujet. La première fois qu'on les questionnait.

Moments de vie à risque pour la santé mentale masculine

Essentiellement tout ce qui crée une rupture : séparation sentimentale, divorce, déménagement, licenciement, perte d'emploi. Ces transitions exigent une vigilance accrue. Un handicap soudain peut également fragiliser. Pensez au sportif contraint à l'inactivité.

Toute discontinuité dans le mode de vie fragilise. Le déménagement illustre parfaitement ces événements déstabilisants. Tout change. Le corps subit. Cette période critique mobilise d'importantes ressources. Si d'autres difficultés surviennent simultanément, notre résilience s'effondre.

Défis futurs et perspectives

Le paradoxe actuel réside dans l'engorgement du système de santé. On est gêné de dire aux gens « consultez, consultez » quand ils vont nous répondre qu'ils ont du mal à trouver des rendez-vous.

Je participe au déploiement du plan national de prévention du suicide. Notre module « Sentinelle » vise à créer des réseaux efficaces. Des personnes formées au repérage des individus en souffrance sont capables d'orientation aussi.

Notre objectif est clair : forger une culture commune autour de la santé mentale. Dépasser les tabous. Il ne s'agit pas d'imposer des confidences aux hommes. Plutôt d'instaurer une vigilance bienveillante, comme quand un collègue est en pleine séparation : celui-ci affirmera gérer la situation, surtout dans le contexte professionnel, mais en réalité, ses ressources s'épuisent.

L'idée n'est pas de traiter tout le monde comme un « flocon fragile », mais de ne pas s'arrêter à ce qui est dit et d'essayer de voir un peu derrière.

Movember : un mois pour briser les tabous

Comme chaque année depuis 2012, le mercredi 1er novembre marque le début du "Movember". Ce mouvement né en Australie invite à se laisser pousser la moustache tout le mois de novembre pour sensibiliser aux maladies qui touchent spécifiquement les hommes, comme les cancers des testicules, de la prostate... Mais aussi aux questions de santé mentale, qui comportent des enjeux spécifiques au public masculin.

Selon l'Organisation mondiale de la santé, "plus de deux fois plus d'hommes que de femmes mettent fin à leurs jours, avec un taux de 12,6 pour 100 000 hommes contre 5,4 pour 100 000 femmes" en 2019. En France, entre janvier 2020 et mars 2021, l'Observatoire national du suicide a dénombré "11 210 décès par suicide, dont 75% concernent des hommes".

En règle générale, les hommes se soignent moins bien que les femmes, en particulier quand il s'agit de santé mentale. C'est d'ailleurs le seul sujet sur lequel les stéréotypes de genre jouent en défaveur des hommes.

Statistiquement, les hommes consultent moins de psychologues et sont plus concernés par un certain nombre d'addictions, dont l'alcool. L'une des raisons qui peut expliquer cela, c'est le rapport à l'intime. Dans les représentations genrées du masculin, parler spontanément de son intimité n'est pas valorisant.

En fait, les hommes n'ont pas forcément du mal à demander de l'aide, mais ils ne vont pas en solliciter auprès d'une personne qu'ils ne connaissent pas, comme un soignant par exemple. L'exemple qui illustre bien cette situation, c'est celui d'un homme et une femme dans une voiture qui cherchent leur chemin parce que leur GPS ne fonctionne pas. La femme va beaucoup plus spontanément demander son chemin qu'un homme.

En revanche, se confier à un ami, un collègue ou un partenaire de sport, c'est possible. A condition toutefois que cet ami suscite cette conversation, pose la question. C'est pour ça que Movember essaie d'encourager ce qu'on appelle la "pression sociale positive par les pairs", c'est-à-dire faire en sorte que cet ami, ce collègue, vienne demander "comment ça va ?" Alors, le dialogue devient possible et il a plus de chances qu'un inconnu d'obtenir une réponse.

Statistiquement, il y a plus d'hommes qui meurent par suicide. En revanche, il y a plus de tentatives de suicide chez les jeunes femmes, par rapport aux hommes. Cela s'explique parce que les hommes utilisent des moyens plus létaux. De plus, ils laissent les problèmes évoluer plus longtemps et s'aggraver. Les femmes ont tendance à avoir recours à de l'aide professionnelle, sociale, médicale ou psychologique, alors que les hommes, bien souvent, vont prendre en compte le problème tard, voire trop tard.

Si on regarde les taux de suicide, c'est-à-dire en proportion de la population et non pas en nombre total de morts, les hommes de plus de 75 ans ont une très importante surmortalité par suicide. Ce sont des hommes qui ne consultent pas du tout et qui sont plus vulnérables que quand ils avaient 30 ans. Donc le ratio entre le nombre de tentatives de suicide et le nombre de suicides se rapproche de 1.

On a beaucoup parlé de santé mentale, et notamment de tentatives de suicide, pendant les périodes de confinement et la pandémie de Covid-19. En fait, la très nette augmentation du nombre de tentatives de suicide sur cette période a été observée chez les jeunes femmes, plus que chez les hommes. En revanche, la mortalité par suicide est sensiblement restée la même.

Surtout, on a vu plus de tentatives de suicide chez les très jeunes et on pense qu'effectivement, c'est un effet post-Covid. On peut espérer que les hommes se confient plus, c'est vrai. Toutefois, on ne sait pas encore dans quel sens la situation va évoluer. En tant qu'acteurs de la prévention, on se dit qu'il ne faut absolument pas relâcher nos efforts en pensant que "c'est bon, les jeunes en parlent, c'est réglé". Rien n'est jamais gagné.

Il faut s'intéresser à ce qui change dans le comportement d'une personne. Chez celles que l'on connaît peu, cela peut être un changement d'apparence ou d'habitudes. Chez les gens qu'on connaît un peu mieux, on peut remarquer des changements de rythme de vie, le recours à l'alcool ou à différents toxiques. Ou encore quelqu'un qui faisait beaucoup de blagues et n'en fait plus. Ou, au contraire, quelqu'un qui n'en faisait jamais et qui, d'un coup, en fait beaucoup plus. Ou encore des changements d'humeur, l'impression qu'une personne prenait plaisir à faire des choses qu'elle ne fait plus, ou sans plaisir.

Au fond, le message à faire passer, c'est de suivre son intuition. Nous sommes tous des êtres doués de sensibilité, même un homme très costaud avec une grosse moustache. Donc, on a tous le droit de venir interroger un proche quand on sent que ça ne va pas fort. C'est même une très bonne initiative.

Une fois que la question est posée, il faut se rendre disponible. C'est ce qu'on appelle la méthode Alec, pour "ask", "listen", "encourage action" et "check in" ["demander", "écouter", "encourager à agir" et "prendre des nouvelles"]. Il faut ainsi poser la question dans un moment où on sera à même d'écouter la réponse, sans être accaparé par autre chose ou en envoyant quatre textos.

Puis, il faut encourager l'action : proposer d'aller vers une consultation, ou appeler le 3114, le numéro d'écoute dédié aux personnes qui ont des pensées suicidaires. Ou simplement proposer une activité qui fait plaisir, comme un tour à vélo.

Tableau récapitulatif des ressources et attitudes à adopter

Action Description
Poser la question Aborder le sujet de la santé mentale avec une personne dont le comportement a changé.
Écouter Être disponible et attentif à la réponse, sans interruption.
Encourager l'action Proposer des solutions concrètes comme une consultation ou un appel à un service d'écoute.
Prendre des nouvelles Assurer un suivi et montrer son soutien continu.

Si vous avez besoin d'aide, si vous êtes inquiet ou si vous êtes confronté au suicide d'un membre de votre entourage, il existe des services d'écoute anonymes. La ligne Suicide écoute est joignable 24h/24 et 7j/7 au 01 45 39 40 00. D'autres informations sont également disponibles sur le site du ministère des Solidarités et de la Santé.

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